Cimetière de Chamonix, et pique-nique à la Tirelire
Le pic nique à la Tirelire s'est très bien passé aussi. Les Pégourié, les nouveaux propriétaires de la Tirelire étaient là, et la Tirelire presque comme à l'époque de Denise : le jumelage du
relais de l'échelle est toujours là ou il était ainsi que la bibliothèque et la plupart de ses livres et guides de montagne. Nous avons fait griller saucisses et merguez. La mère Moreau (l'ancienne patronne des troquets du Saussois et de Larchant) avait apporté de succulents pâtés
et jambons. Nous n'avons manqué ni de bière (apporté par tonneaux par Vincent et Claudine Couttet) ni de bon vins dont certains des miens.
Article Jean Fabre, tiré du journal du Syndicat des Guides Français, Octobre 2007
Denise Escande a effectué son premier saut en parachute vers l’âge de 65 ans. Dans sa jeunesse (les années 30 et 40), elle avait reçu une éducation bourgeoise et surtout joué au tennis. Elle prétendait avoir croisé la raquette avec la célèbre championne Suzanne Lenglen (mais j’émets des doutes sur la vérité historique de cette rencontre sportive, car, dans ce que racontait Denise, il fallait, comme on dit vulgairement à Marseille, « en prendre et en laisser »).
La
quarantaine passée, affligée d’un tennis elbow chronique, elle renonça
aux « lobs », « passing-shots », « smashs » et autres « drives ».
Mais comme il lui manquait une passion, elle décida de se tourner vers
l’alpinisme. Enfin le mot est faible : disons que dans la deuxième
partie de sa vie, elle épousa la montagne (comme une religieuse
se marie avec Dieu) et ne vécut plus que pour elle.
Rien, a priori, ne la prédisposait à suivre un tel chemin, surtout à un moment de l’existence où la majorité des grimpeurs (ceux qui n’ont pas péri au fond d’un trou ou le crâne fracassé par une pierre) a déjà rangé depuis longtemps son piolet à la cave.
Elle était issue d’un plat pays, la Sologne, et aucun de ses ancêtres n’avait jamais eu l’idée farfelue de se pendre dans des rochers en y plantant des pitons. On ne peut donc pas supposer qu’elle ait suivi un exemple familial. Seule l’excentricité du personnage permet d’expliquer sa vocation tardive et imprévisible.
De petite taille (sa croissance s’était irrémédiablement interrompue à 1 m 55), elle suait, soufflait et vitupérait dans les marches d’approche. Séquelle d’un accident de la circulation (automobile), sa cheville droite avait de surcroît perdu toute mobilité. A une époque où le cramponnage en glace exigeait une torsion permanente des articulations de la jambe (la technique des « pointes avant » fut tardivement introduite en France), une rigidité aussi mal placée en aurait dissuadé plus d’une, mais pas Denise. En rocher, dans les passages trop athlétiques, il fallait souvent bloquer la corde pour lui permettre d’empoigner son pied droit à deux mains et le placer sur la prise souhaitée.
On
aurait pu à la limite comprendre que, ne supportant pas son métier
d’agent immobilier, elle tentât sa chance dans le cinéma. Elle ressemblait
en effet à s’y méprendre à Groucho, le cadet des Marx Brothers.
Au point d’ailleurs de devoir signer contre son gré des autographes
dans les rues de Paris à des touristes américains convaincus d’avoir
enfin rencontré leur comique favori.
Mais le succès en alpinisme n’obéit pas à des règles sportives vraiment classiques (ce qui le différencie notamment de l’escalade pure). On peut être bâti comme un athlète grec, manger du poisson et du chou tous les jours, faire des pompes, exécuter des grands-écarts et ne jamais réussir une course d’envergure. A l’opposé, on voit des gringalets, des fumeurs invétérés, des chauves avec des cernes sous les yeux, escalader des faces incroyables.
En
haute-montagne, les qualités morales s’avèrent fondamentales : la
détermination, l’acceptation du risque, l’instinct de survie. Une
mécanique physique, aussi huilée et superbe soit-elle, ne fonctionne
pas dés lors que la volonté vient à manquer.
Donc, si la nature n’avait pas doté Denise Escande d’un corps la prédisposant à la varappe ( souple, musclé, élancé ), elle lui avait en revanche transmis une force psychologique à toute épreuve. Lorsque le temps tournait à l’orage, quand des « pianos » vous frôlaient le crâne, quand un brouillard opaque obligeait à se blottir dans la neige, elle savait trouver le ton et les mots justes pour requinquer le moral en capilotade de ses compagnons de cordée (des hommes exclusivement, car Madame Escande, qui ne supportait pas les femmes en montagne- ni trop en plaine d’ailleurs - a toujours choisi des mâles pour la guider dans les grandes voies).
Denise n’ignorait pas la peur, n’était sans doute pas à l’abri du découragement, mais affrontait les dangers et dominait les situations les plus critiques sans laisser poindre la moindre émotion. Il y avait ainsi de l’élégance, de la noblesse dans la manière dont elle se comportait en altitude. Elle semblait ne jamais perdre son optimisme. Au temps où elle grimpait avec Jean Afanassieff, le guide avec lequel elle a sans doute réussi les itinéraires rocheux les plus ardus (dièdre Philip/Flam, Blandler/Hass, face sud du Fou), on surnommait le couple « Harold et Maud » et l’une de leurs premières dans la pointe Lachenal a été baptisée ainsi. Jean, c’était le jeune homme du film, dépressif, aux velléités suicidaires. Denise, la grand-mère débordant d’espérance et de joie de vivre.
Pourtant
tous ceux qui ont vécu des aventures sur les cimes avec la « vioque »
(c’est de cette manière peu respectueuse que nous la qualifiions)
se sont plaints d’un défaut majeur : elle ne cessait de parler (de
l’aurore jusqu’au couchant, sur les sentiers, dans les refuges et
même pendue à des étriers avec mille mètres de vide en dessous).
Le moulin à parole ne cessait de fonctionner qu’au bivouac, quand
Morphée le prenait dans ses bras, sauf qu’alors, hélas, s’échappaient
de ses narines des ronflements de soudard. Seule « Popo », l’équivalente
pyrénéenne de Denise, pouvait égaler son débit verbal.
Au
même titre que la marquise d’Albertas ou Claude Cogan , et avant
l’ère des Simone Badier , puis des Catherine d’Estivelle, Denise
Escande peut être considérée comme une authentique pionnière de
l’alpinisme féminin. Elle fut notamment la première du sexe faible
(cette expression ne s’emploie plus) à gravir la face
ouest des Drus (voie Magnone/Bérardini) et la seconde (après peut-être
Yvette Vaucher- je ne sais plus-) à escalader la Walker. A la fin des
années soixante, aucune femme ne possédait dans les Alpes un tel palmarès.
Elle avait quasiment tout ratissé : du pilier Bonatti à la Comici,
en passant par la Poire et la face ouest des petites Jorasses. La corde
l’avait reliée à des alpinistes aussi confirmés que Dominique Leprince
Ringuet, Robert Guillaume, Eric Vola, des guides aussi célèbres que
Marcel Burnet, JL Bernezat, Pierre de Galbert, Claude Jaccoux, voire
même Gaston Rébuffat.
J’ai
croisé Denise à la fin des années soixante dix. Je n’avais pas
encore 30 ans, mais, elle, déjà soixante cinq bien sonnés.
Plus elle vieillissait, plus elle se montrait exigeante. Elle ne supportait
plus les vieux guides. Minotaure féminin, il lui fallait de la chair
fraîche, de jeunes éphèbes grimpants issus de l’élite, à des
fins strictement sportives, s’entend. Elle était venue me rejoindre
au Maroc, l’ego émoustillé par la promesse d’alléchantes premières
dans les gorges du Todra. A l’époque, le coin était désert. Point
de 4/ 4, de spits, ni de combinaisons fluos. Nous avions débarqué
à la tombée de la nuit dans une vague cabane tenant lieu d’auberge.
Le patron et ses copains sirotaient du thé à la menthe en écoutant
le coassement des grenouilles. Ils s’étaient étonnés de voir débarquer
entre chien et loup un jeune roumi avec une grand-mère, mais
n’avaient pas enfreint pour autant les lois de l’hospitalité
berbère : tagine de mouton sur fond d’instruments à cordes. Des sourires
narquois, trahissant une totale incrédulité, s’étaient cependant
inscrits sur les visages quand j’avais tenté d’expliquer en « tamazirt »,
le patois local, les raisons de notre déplacement dans ce « ksour » :
avec la dame aux cheveux blancs nous partagerions ce soir la même
chambre, déployant nos duvets sur les hauts tapis de laine (il
n’y avait évidemment pas de lits) et demain nous escaladerions les
parois en enfonçant des tiges en fer dans la caillasse. Aux yeux
de ces montagnards, pour qui la récupération de brebis
égarées constituait la seule justification à une prise de risque
dans le djebel ( sinon, il fallait être cinglé ! ), mon discours fumeux
masquait une réalité autrement plus salace : je « m’envoyais »
évidemment la « Chibania » ( c’est ainsi que l’on qualifie
les femmes âgées en arabe ) et elle devait sans doute me payer
fort grassement ce service. Le lendemain, après avoir aperçu la vieille
suspendue dans les surplombs, ils nous ont accueilli au sommet de la
paroi comme des extra-terrestres. Denise est peut-être devenue l’un
des marabouts locaux et la voie de la « Chibania » l’immortalise.
Je puis me flatter aussi de l’avoir guidée, en compagnie de Guy Abert , dans sa dernière grande course, la face sud de la Gugliermina. Elle avait 70 ans. Il nous a fallu deux bivouacs, un à la montée, l’autre à la descente. L’année suivante j’ai tenté de l’emmener au Pilier Rouge du Brouillard, mais la tempête nous a contraint dès les premières longueurs à un repli stratégique vers le refuge Eccles.
Denise a continué à grimper avec d’autres guides, Dominique Marchal, Vincent Couttet, jusqu’à l’âge de 76 ans. Elle est décédée au mois de mai 2007 et a fait don de son corps à la science. Requiescat in pace.
Jean Fabre. Mai 2007.
Prochainement sur cette page: