Alpinisme Difficile

Pourquoi grimper ? Pros & Cons


1+++ Grimper me rend heureux : je suis "fou de joie" d'aller en montagne, de prévoir topo, mathos, voyage, ... et d'en revenir. Je suis heureux pour un bout de temps, après une voie: plus longtemps si la voie est difficile.
2+++ Grimper c'est l'Aventure et, apparement, je suis aventureux. Ce qui me motive c'est la situation difficile et incertaine dont je DOIS me sortir. C'est pour ça que le SOLO ou les "premières" me sont des formes suprèmes d'alpinisme. Inversement, refaire 10 fois une petite AD c'est moins satisfaisant. J'ai besoin d'Aventure... où je dois me tirer vivant d'un défi difficile. Je dois m'y impliquer à fond: forme et entrainement, astuce et expérience, audace et sagesse... d'où la fierté & le bonheur de réussir
3+++ Grimper m'oblige à avoir la forme: pour grimper "fort", je dois garder la forme (ni grossir, ni mollir), et m'entraîner toute l'année. Avant même de partir, je pète la forme !
4++ Grimper me donne confiance en moi = "la barraka" : après avoir fait une voie difficile, je suis "zen" devant les difficultés (au travail et ailleurs). J'ai affronté mes peurs et surmonté un gros obstacle: je ne crains plus rien.
5++ Grimper me donne accès à la beauté du monde : la montagne, c'est beau (paysages, pics, neige, rocher, fleurs, cristaux, rapaces, lézards, papillons, torrents, ...). Mais presque tout ça serait visible aussi en randonnée.
6++ Grimper en solo me donne le silence, m'oblige à la concentration absolue : de cette concentration nait un étrange plaisir. Cette "expérience-flot" correspond à un sentiment de plein contrôle des actions, de délicieuse maîtrise de sa vie, décrite par Hervé Galley (cf. déf. par Mihalyi Csikszentmihalyi en bas de cette page).
7+ Grimper m'apprend la sobriété, voire l'ascétisme : inconfort du bivouac, lever avant le soleil, avoir faim et soif, souffrir du froid, suer sans pouvoir se doucher, ... et les plaisir simples de boire quand on a soif ou se poser quand on est crevé.
8+ Grimper m'apporte l'amitié de ceux avec qui je grimpe. Très limité en nombre ! Donc argument pas terrible
9+ Grimper fait partie de moi. J'ai décidé, un jour (vers 18 ans), d'être alpiniste. Je "suis" un grimpeur, comme Habu Jôji enfant le décide dans "le Sommet des Dieux" (cf.image ci-dessous). C'est peut-être "dans les gènes": cet atavisme remonterait à mon arrière-arrière-grand-père, Victor Puiseux (Wiki - Généalogie), qui fit la première ascention du Pelvoux en 1848 (et en solo SVP!).
10+ Grimper pour toucher le bout du monde : Sur le "forum C2C" (p.3), Floc cite Samivel: "l'Homme va en montagne pour toucher le bout du monde: en haut du pic, ça va pas plus haut, la terre finit là. Pour se rapprocher des dieux, des anges, des morts...". Je ressent bien cette attirance pour le "bout du monde", comme au cap Finisterre ou la pointe-du-Raz. C'est pour ça que les aiguilles pointues (Dibona, Torre Venezia) et les sommets les plus hauts (Mont Blanc) sont plus attirants que le "Pas-haut-Tout-rond". Ça rappelle les charges électriques qui s'accumulent aux pointes extrêmes sur un solide conducteur (d'où la foudre).
11+ Grimper me révèle Dieu : un appui solide (Psaumes: Dieu mon rocher), plusieurs voies mènent au sommet. La montagne est belle, et nous dépasse immensément, elle pardonne les erreurs (très souvent). Elle rend modeste.

MAIS
1--- Grimper c'est inutile : cela ne sert à rien ni à personne. C'est une activité égoïste. "Conquérant de l'Inutile" se dit Lionel Terray, mais cette gratuité a sa beauté, non ? (voir aussi l'excellent Blog de Matt: Pourquoi ???)
2--- Grimper c'est dangereux, surtout en haute montagne difficile. Cela fait peur à ma douce Florence, qui n'aime pas trop que je parte, surtout en solo ou pour une ED. De plus je mets donc (inutilement) ma vie en jeux, et éventuellement celle des sauveteurs.
3- Grimper c'est coûteux : dépenses d'énergie pour me déplacer jusqu'aux montagnes (donc pollution, CO2...), dépense de temps pour y aller et y grimper (plus avant et après), dépenses d'argent pour acheter du matériel qui ne sert qu'à cela, même s'il sert longtemps.
4- Grimper c'est addictif = une vraie drogue. C'est ce qui ressort du forum C2C que j'ai lancé sur "pourquoi grimper", dont j'ai tiré une super citation (voir ci-dessous).
5- Grimper c'est vaniteux : je suis fier de faire "un exploit" que peu de gens peuvent faire (surtout en solo). Je suis un héros ! Mais j'en profite assez peu pour frimer, car les voies que je fais sont inconnues en dehors d'un cercle très restreint, que je ne fréquente d'ailleurs pas. Le site Web élargi un peu mon audience, mais augmente aussi le nombre de compétiteurs, qui sont super-bons !
6- Grimper "facile" m'apporte peu de bonheur, n'exige pas la super-forme, ne donne pas "la baraka". C'est juste une activité sympa dans un beau cadre. C'est déjà pas mal, mais peut-être suis-je effectivement schooté à l'adrénaline ?
Taniguchi-Grimpe-drogue
"C'est une drogue" dit Habu Jôji dans "Le sommet des dieux" (Y.Baku, Jirô Taniguchi)

Dino Buzzati
Buzzati qui fut fan de montagne à tel point qu'il n'a jamais dormi sans rêver de montagne, se demande lui aussi au soir de sa vie : "Cette passion de la montagne n'a-t-elle été qu'une manie gratuite, une fixation, un asservissement à la mode, une ambition égoïste, vaine comme toute ambition ?"

Et il se pose alors la question: "Pourquoi diable la montagne exerce-t-elle une si puissante et singulière attraction, cette terrible fascination ?"
Il dit ensuite qu'une des théories les plus intelligentes qu'il ait lue est celle de Samivel, puis il donne son point de vue:

"Quatre éléments évident sont présents en montagne: la solitude, l'immensité des proportions, la sauvagerie et l'éloignement... mais la mer, les déserts, la forêt vierge sont eux aussi solitaires, immenses, sauvages, et éloignés. Non, ce qui distingue la montagne c'est la verticalité et l'immobilité. Le plus important étant l'immobilité qui s'impose, en trois dimensions. Et pourquoi cela attire-t-il ? Parceque l'homme tend à un état de tranquilité absolue.

Oui, l'home aspire inconsciemment au repos. Et c'est pour cela que la vue de la montagne, image parfaite de l'état vers lequel il tend, lui procure un sentiment d'apaisement. Mieux encore : cela provoque chez l'homme le désir confus d'adhérer, de s'adapter, de s'identifier à tant d'immobilité, d'en prendre enfin possession. D'où l'alpinisme. Le fait que les montagnes s'achèvent en pointe stimule et facilite notre désir de les posséder, ce qui dans le cas d'un désert serait impossible..."
(D. Buzzati, Montagnes de verre, Ed. Guérin, Chamonix. 2002. pages 109-113)

Un type (louche) cité par "machin, là..." sur le forum C2C "pourquoi grimper"
"L'alpinisme est une malédiction. Tel le drogué, l'alpiniste se met lui-même dans des situations périlleuses, dont il a parfois le plus grand mal à se sortir sans assistance médicale et/ou héliportée. Pendant que l'homme normal dort, l'alpiniste fait le con, par -20°C, en plein vent, et pourquoi, hein, pourquoi ? Pour épater sa copine ? Même pas : elle le prend pour un fou, et préfèrerais qu'il soit dans son lit, plutôt qu'à 30 km du premier magasin Lafayette. Pour la gloire ? Non plus, la mode est au football. Pour l'argent alors ? Que nenni : c'est très mal rémunéré, un doigt gelé, et l'alpinisme coûte cher, foi de smicard. Alors pourquoi ? Parce que la haute montagne est une drogue, tout ce qu'il y a de plus dure, et que si l'alpiniste souffre là haut, c'est encore pire en plaine."

Pour Mihalyi Csikszentmihalyi l'expérience-flot comporte huit caractéristiques :
1) La tâche entreprise est réalisable mais constitue un défi et nécessite certaines aptitudes. Autrement dit, elle n'est ni trop facile, ni trop au-dessus des capacités du sujet, et sa difficulté augmente en proportion des progrès du sujet.
2) La tâche exige de la concentration.
3) Le but visé est clair.
4) L'activité en cours fournit un feedback immédiat, permettant de savoir clairement où on en est.
5) L'engagement de la personne est profond et fait disparaître toute distraction.
6) La personne exerce le contrôle sur ses actions.
7) La préoccupation de soi disparaît, mais paradoxalement le Moi sort renforcé à la suite de l'expérience-flot.
8) La perception de la durée est altérée, voire abolie.

Denis - Escalade Duilhac - Montagnes